Jérôme Peyrat

Editions Salto - Photo Jerôme Peyrat - Poing Noir

Passionné de littérature, d’histoire, de sport (il est ancien sprinter lui-même) et d’égalité, Jérôme Peyrat travaille également dans le domaine de la santé et su social. Ce Toulousain, humaniste sans frontière, signe avec Poing Noir un roman-hommage à Peter Norman à son image, entre engagement et refus de l’injustice.

 


Que représente Peter Norman pour toi ?

Ce qui m’a intéressé au-delà de l’athlète et du mythe du grand sprinter blanc que j’aurais voulu être, c’est le geste sacrificiel du podium de Mexico, les retombées sur les vies de Norman, de Smith et de Carlos. Le chemin de croix qu’est devenue ensuite la vie de Peter Norman, pour avoir défendu les Droits de l’homme. J’ai trouvé qu’il y avait là un mysticisme qui était un excellent sujet de roman. Le personnage m’a captivé. J’aime souvent citer Havana, un film avec Robert Redfort où il incarne un joueur de poker professionnel qui vit avec un diamant cousu sous la peau de l’avant-bras, en cas de coup dur. Pour l’amour d’une femme qu’il rencontre sur le bateau la veille de la Révolution cubaine, il va jusqu’à se séparer de cette pierre pour payer la rançon de son mari détenu par des hommes du dictateur Batista. C’est un geste complètement sacrificiel qui leur interdit le bonheur, mais qui s’inscrit dans un idéal (le mari était soutenu par son épouse, pour faire la révolution). La vie de Norman c’est exactement ça. La beauté du Geste sacrificiel.

Quelle a été la genèse de « Poing Noir » ? Comment s’est passée l’écriture du livre ?

Je suis allé visiter le Musée Olympique à Lausanne début 2016. J’ai voulu regarder la vidéo du podium de 68 et par un curieux hasard elle ne fonctionnait pas… Frustré j’ai fait des recherches sur internet. C’est comme ça que j’ai découvert Norman. Je suis tombé sur des articles récents qui parlaient de lui, notamment d’un journaliste italien, un certain Guazzanigua qui expliquait en quoi il était peut-être l’homme le plus important du podium. J’ai tout de suite été séduit.

Pour l’écriture à proprement parler, j’ai dû réaliser six à neuf mois de recherche documentaire et petit à petit j’ai cherché à incarner les différentes étapes de sa vie en écrivant de courts textes romanesques, pour voir comment cela fonctionnait. J’ai écrit et réécrit le roman plusieurs fois. Je recherchais une langue esthétique sans être pédante.

Tu es ancien sprinteur : en quoi cette expérience de la course t’a t-il-aidé pour écrire « Poing Noir »  ?

J’avais envie de parler d’un sujet que je connaissais bien. J’avais deux passions que je pratiquais quotidiennement étant plus jeune : la course et la poésie.

C’est de là que m’est venue l’idée que le sprint est un langage. J’ai d’ailleurs écrit une version de « Poing noir » dans laquelle Norman écrit une longue lettre à Rimbaud. Dans cette version Peter Norman est poète, son entraîneur, Neuville Sillitoe aussi. C’était une façon de rendre hommage à un auteur que j’adore, Roberto Bolano.

Dans cette version, Peter Norman pratique comme l’aurait dit Cocteau « la poésie de la foulée ». Son entraîneur est convaincu que le jour de la finale, la foulée de Norman racontait quelque chose sous forme poétique.

Je n’ai pas gardé cette version mais elle m’a aidé à écrire les passages ayant traits à la poésie dans la version définitive.

Lorsque je courrais, il m’arrivait de me réciter souvent les oraisons du soir de Rimbaud, il y décrit très bien sans le savoir, la position idéale du bassin ,que doit tenir un sprinter.

Quelle est la part fiction / réalité dans cette biographie littéraire ?

La vie de Norman est retracée de façon très biographique. Cependant « Poing Noir » reste un roman car j’ai voulu écrire une histoire dynamique où le lecteur pourrait voir évoluer un véritable personnage.

Or, pour incarner le personnage de Peter il fallait inventer certaines situations dans la façon dont ces étapes de vie se sont déroulées. J’ai inventé l’histoire d’amour avec la mère de Cathy Freeman pour renforcer l’intensité dramatique qu’a vécu l’Australie durant le XXème siècle. Les histoires d’amour et les mariages entre les hommes blancs et les femmes aborigènes pouvaient très mal tourner, puisque les mères aborigènes pouvaient à tout moment être déchues de leur droit parental.

C’était aussi pour moi l’occasion d’aborder le sprint et le sport de haut niveau de l’intérieur. Essayer de décrire l’effort corporel par exemple m’intéressait beaucoup. Dès le premier chapitre je confronte Peter Norman avec lui- même. Pourquoi je m’impose cette souffrance ? C’est une question essentielle que tous les sportifs de haut niveau se sont posés, surtout quand comme à l’époque il n’y avait pas d’argent à gagner.

As-tu des lectures de prédilection ? Des auteurs ou des livres qui t’auraient marqué ou inspiré  ?

Je suis un grand lecteur. Disons que pour l’écriture de « Poing Noir », la lecture de « Forcenés » de Philippe Bordas, recueil de nouvelles consacrées au cyclisme (sport que je pratique toutes les semaines) m’a beaucoup inspiré car il atteint l’esthétisme littéraire auquel j’aspire. Je ne peux pas passer sous silence les œuvres intimistes de Laurence Nobécourt dont j’ai bénéficié des conseils avisés. « La clôture des merveilles », son roman sur Hildegarde de Bingen la grande mystique du XIIIème siècle m’a guidé dans l’écriture de « Poing Noir ». On y trouve un engagement total à Dieu qui est identique chez les sportifs de haut niveau, dans leur motivation à engager leur vie dans la performance. J’ai relu également « Dans la main de l’ange » de Dominique Fernandez prix Goncourt 1982, livre remarquable sur Pier Paolo Pasolini, grand génie et martyr du XXème siècle. Dominique Fernandez est le maître de la « psycho-biographie », qui est l’étude de l’interaction entre l’homme et l’œuvre, de leur unité saisie dans leurs motivations inconscientes. Je me suis saisi de cette technique pour écrire « Poing Noir ». Peter Norman n’a pas écrit d’œuvre littéraire certes, mais sa vie est suffisamment remplie de coups d’éclats pour faire de la psycho-biographie, d’où la forme romanesque et non la biographie pure.

Enfin, « littérature et sport » : qu’en penses-tu ?

Le sport est à mon avis un excellent sujet de littérature quand il permet d’élever l’Homme. Il est bon avec la littérature de revenir à des valeurs vraies que j’ai développées plus haut. Le goût de l’effort, l’amitié, etc… grâce à la littérature nous pouvons sortir du sport industriel, lié par moment au fric et au dopage. Le sport a de vraies valeurs à communiquer et ces valeurs engendrent des personnages hauts en couleur qui ont toute leur place dans une œuvre romanesque. Je crois que tout sportif de haut niveau est épris d’absolu, de perfection.

Or, cette entreprise est inévitablement vouée à l’échec, car à un moment le sportif bute sur ses propres limites corporelle. En cela le sportif est proche de Don Quichotte. Il s’attaque à des moulins à vent. Il y a quelque chose d’absurde dans cette quête d’absolu que poursuivent tous les sportifs de haut niveau. En soi c’est une quête totalement inutile pour la survie de l’Humanité ou son bien- être, cependant c’est une quête essentielle à la vie, elle révèle l’Humain dans sa grandeur. Pour moi, c’est dans la beauté du geste gratuit que débute la poésie.

Et pour finir, y-a-t-il quelque chose dont tu n’aies pas parlé qui te tienne à cœur ?

Puisqu’il m’est permis de jouir d’une totale liberté dans cette partie, je souhaiterai reprendre des passages qui ne seront jamais publiés d’une de mes versions de « Poing Noir » où l’entraîneur de Peter, Neuville Sillitoe, est poète. Le premier passage est écrit pendant la préparation olympique, le deuxième plusieurs années après les jeux. Je crois qu’il exprime ce que j’ai tenté de réaliser. J’aime bien ces passages car je suis imprégné de la littérature de Roberto Bolano. Pour ceux qui connaissent son œuvre, ces passages sont à lire dans le même esprit que celui des « Détectives Sauvages ».

« Je savais ce que j’avais à faire. De la même façon qu’Horace avait introduit la strophe alcaïque dans la poésie latine, je devais introduire l’impulsion du pied comme le moteur de la prose organique. Je devais créer la versification chorégraphique de la foulée. Je veux parler du relâchement en course à la sortie du virage, là où la beauté de la foulée exprime tout son esthétisme. La sortie d’un virage c’est beau, émouvant, inutile et bref… La vérité dans sa simplicité nue. Le geste pur derrière lequel se cache la limite du corps. L’extrême limite de la résistance humaine. Une zone vierge d’existence. Voilà le secret. Derrière cette gestuelle jamais atteinte, le créateur est là, tapi, fabriquant avec sa machine à créer, ce qu’il n’a pas encore réalisé. Celui qui vaincra à Mexico aura percé ce mystère. Pour gagner il faudra battre le record du monde. Il faudra être dans ce qui n’a jamais été. Il faudra s’approcher du créateur, le frôler comme une asymptote… »

« Mon dernier recueil était constitué de textes qui débutaient tous avec une des lettres mystérieuses. Le recueil était en quelque sorte une exhortation à la liberté. Il mettait en avant les interdits que nous nous imposons mais également les limites de la condition humaine et de l’enveloppe charnelle. Des sprinters le traversaient, altiers et puissants tels des mots projetés aux limites cardiaques, aux limites extrêmes de la résistance verbale. Des mots incandescents, s’embrasant aux frontières extrêmes du verbe.

Parfois, il m’arrivait de penser que Peter s’était évanoui sous la peau d’un autre espace-temps. La poésie et la course ne font qu’un, car l’un et l’autre se décalent de la réalité pour mieux la cerner. J’ai fait écrire Peter lors de la finale. C’est pourquoi ensuite il a sacrifié sa vie pour clamer la liberté. C’est la seule signification cohérente que j’ai trouvé pour m’expliquer sa vie chaotique et les poèmes qui ont jaillis ensuite de mon esprit. Je lui ai envoyé le recueil. Je l’ai envoyé à Tommie Smith et à John Carlos. Je ne sais pas s’ils l’ont reçu. Ils ne m’ont jamais répondu… »