Revue de presse « Fausses pelles »

CRITIQUE DE FAUSSES PELLES DANS SPORT ET VIE

Fausses pelles - Sports et Vie

FAUSSES PELLES SÉLECTIONNÉ POUR LE PRIX GONCOURT DE LA NOUVELLE

ARTICLE LE PARISIEN

Article Le Parisien

ARTICLE MIDI LIBRE

Midi Libre du 07 04 2017 édition Alès page 3

CRITIQUE DE FAUSSES PELLES par PIERRE ASSOULINE

Mystique de l’aviron

LE 30 NOVEMBRE 2016

Que celui qui n’a jamais galéré me jette la première pelle ! Attention, pas de malentendu : celle-ci ne se roule pas mais se saisit, se tend, se porte, s’utilise et, dans les cas extrêmes, se jette. Seuls les béotiens diront « la rame » en lieu et place de la pelle. Le verbe a connu une telle fortune qu’on en oublierait l’origine. Qui n’a pas ramé dans sa vie ? Certains rament encore, au bureau, à la maison, en société, voire sur un lac ou un bras de fleuve. De ces derniers je fus de quatorze à vingt-quatre ans au PUC/CNFU, sur la Seine entre le pont d’Asnières et le pont de Suresnes en un temps où le quartier de la Défense était encore dans les limbes, de préférence en huit ou en quatre de couple. Sportive et physique, mais surtout morale et psychologique, ma dette envers l’aviron est inestimable. Aussi, lorsqu’un livre paraît qui lui dit sa gratitude, je ne peux m’empêcher de me laisser attendrir. Il est vrai que depuis les chroniques de Maupassant, ils ne sont pas légion.

A vrai dire, depuis la parution il y a seize ans du magnifique roman de H.M. van den Brink Sur l’eau (traduit du néerlandais par Anita Concas), l’occasion ne s’était guère présentée. Jusqu’à ce que paraisse Fausses pelles (135 pages, 16 euros, Editions Salto). Benoît Decock, rameur croyant et pratiquant, qui possède une certaine expérience de la compétition pour avoir participé à nombre de régates, a fait le bon choix formel : des nouvelles qui, à travers des histoires d’aviron, histoires d’amour et d’amitié car pour être rameur(se) on n’en est pas moins homme ou femme, illustrent toutes la philosophie de ce sport : esprit d’équipe, dépassement de soi, sens du collectif, capacité de résistance, aptitude à diriger, goût de l’effort, mise à l’épreuve de la solidarité, lucidité des limites, ivresse du défi qu’on se lance à soi-même etc Ô cals, ô durillons ! ô péniches ennemies, n’ai-je donc tant vécu que pour cette tyrannie ? On ne transcende pas impunément la douleur en plaisir. L’auteur va jusqu’à qualifier joliment de « pourriture noble » la coque protectrice qui se forme dans la paume de la main à force de frottements. Comme le dit Maupassant de la rivière :

 « Elle m’a donné le sens de la vie » (dans Mouche).

Rien de moins ! Chaque nouvelle est bien huilée, et son mécanisme graissé à point, à l’égal d’un chemin de coulisse. L’auteur, qui ne manque pas d’humour, possède ce sens de la chute que le genre exige. Parfois lyrique mais juste assez pour faire rêver sans faire hurler en évoquant le rangement des pelles de près de quatre mètres de long :

« Le râtelier des avirons de pointe nous attend. Les colonnes de bois alignées sont comme les grandes orgues d’une cathédrale. »

Amen. La langue de Decock (le bien nommé, allez savoir pourquoi mon correcteur orthographie naturellement  » de coque ») est fluide, coulante, sans affèterie ; elle emporte le lecteur par courant doux sans accroc ni hiatus car, si on ne peut faire l’économie d’un minimum de technique et du jargon qui lui est attaché, celui-ci conserve une certaine saveur poétique. Encore que « la lecture du courant » ou « la lecture de l’eau » n’existaient pas de mon temps et l’on jurerait qu’elle est le fruit de la contamination par le charabia des commentateurs du tennis à la télé. La fausse pelle qui donne son titre au recueil désigne une mauvaise prise de l’extrémité de l’aviron dans l’eau, phénomène puissant auquel il est très difficile de résister surtout lorsque le bateau est à pleine vitesse, et qui a pour effet immédiat de heurter violemment les autres rameurs dans le dos ou au visage. Son spectre hante les nuits de bien des rameurs, pas seulement les débutants, car nul n’est à l’abri.

Il y a de très belles pages sur la solitude du rameur de fond en équilibre instable sur son skiff lancé dans une veine d’eau improbable. Ou sur la solidarité indispensable en huit (18 mètres et 800 kgs à 20 km/h). Ou sur le face à face entre le chef de nage et le barreur, personnage indispensable aussi frêle qu’un jockey, tout jeune gars assez timide et vraiment pas impressionnant sur un ponton mais qui se révèle capable d’engueuler des athlètes lorsqu’il donne la cadence pour tenir les trente six coups à la minute avec une régularité de métronome (« Ramer face à un nouveau visage, c’est un peu comme ramer dans un paysage inconnu ») à des rameurs collectivement attentifs à ne pas noyer davantage que la couleur et dans le même temps si solitaires tant ils sont absorbés par le défilé du film de leur vie. Qui dira jamais la détresse de l’ancien barreur devenu un rameur animé d’une réelle passion mais dépourvu de talent ?

La nouvelle intitulée « Tare » est remarquable entre toutes : on y fait connaissance d’un certain Brice, barreur particulièrement tyrannique, pervers, gueulard, beauf, accro à la téléréalité et par conséquent détesté, nonobstant ses réelles qualités à la barre. Jusqu’à ce qu’une veille de Noël le narrateur se soit laisser happer par une chorale échappée d’une église, et plus particulièrement par le timbre envoûtant du soliste :

« Il distribuait appogiatures et trilles avec autant de facilité que ses rappels à l’ordre dans le bateau. »

Car c’est bien du même Brice qu’il s’agissait et le narrateur d’être pétrifié par le spectacle du raffinement soudainement déployé par le prince des casse-couilles. Ceux qui observent les rameurs depuis la rive ou le pont et s’amusent de leur accoutrement en hiver (collants, bretelles etc) qui leur donnent des allures de Frères Jacques, n’imaginent pas à quel point le toucher des bateaux participe d’une mystique de l’aviron. On caresse les coques en bois verni couleur miel de sapin sous lesquelles affleurent des veines. On va jusqu’à titiller l’infini lorsqu’on s’accorde le bonheur suprême de pisser dans l’eau, « moment de communion totale entre les frères d’armes et leur rivière », instant d’éternité savouré en équipage que le Céline du Voyage au bout de la nuit avait sublimé :

« Les hommes ça les rend méditatifs de se sentir devant l’eau qui passe. Ils urinent avec un sentiment d’éternité comme des marins ».

Cet inattendu sentiment d’éternité, on le retrouve plus prosaïquement dans une nouvelle émouvante, celle où l’auteur rame la nuit, ce qui est formellement interdit : tout paraît aller au ralenti, la rivière se meut en miroir noir, les péniches ont des allures de monstres tranquilles, leurs habitants entrevus à la table du diner familial par les hublots font penser à des sous-mariniers, les immeubles au loin scintillent des halos cathodiques émanant de centaines d’écrans bleus et tel un enfant, le rameur tardif s’étonne de la vapeur échappée de sa bouche. Car la nuit sur l’eau rend encore plus prégnante l’écoute du silence.

Et puis quoi, un sport qui permet à ses adeptes de se livrer à leur activité dans un paysage peint par Renoir et Caillebotte, chanté par Maupassant, et d’entrer à chaque instant dans le motif d’un coup de reins, ne saurait être entièrement mauvais. Il y a dans ce livre des pages sur la prise d’eau, la tombée de pelle, l’amplitude, l’élégance, la souplesse et, pour tout dire, la beauté du geste qu’une vie ne saurait amener à son accomplissement, qui mériteraient de figurer dans une anthologie. Ecrites par un rameur épris de littérature, ces nouvelles annoncent peut-être un écrivain qui fut rameur. Ils sont si rares les sportifs de compétition capables d’évoquer le Péguy de la Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres qu’à ce seul titre déjà celui-ci mériterait toute notre gratitude.

CRITIQUE DE FAUSSES PELLES par « LE COURRIER PICARD »

critique-fausses-pelles-courrier-picard

CRITIQUE DE FAUSSES PELLES par « ÉCRIRE LE SPORT »

critique-fausses-pelles-ecrire-le-sport

CRITIQUE DE FAUSSES PELLES par « LE CARRÉ DES CANOTIERS »

critique-fausses-pelles-le-carre-des-canotiers