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Plaisir(s) minuscule(s)

Sans superstition…

Ce vendredi 13 novembre était un vendredi normal, sans superstition. Cette soirée était une soirée normale, à la maison, passée entre amis. Les enfants jouaient sereinement, et nous les surveillions d’un œil distrait, tout en parlant de choses et d’autres. Paris fut même au centre de l’une de nos discussions. Bref… Un vendredi soir normal.

Casting alléchant et chantage, comme un film de Soderbergh

Je n’avais même pas imposé à nos hôtes la diffusion du match France-Allemagne. Et pourtant, c’était une partie que je voulais voir. Comme j’attends la sortie d’un film de Steven Soderbergh, au casting souvent alléchant, j’attendais ce match, amical, entre les Bleus et leurs meilleurs ennemis (avec l’Italie, avec l’Angleterre). 33 ans après Séville 82, 1 an et demi après le quart de finale de Rio, j’avais envie de me délecter devant les passes soyeuses de Toni Kroos, les trois poumons de Bastian Schweinsteiger, les interventions du gardien-libero Manuel Neuer et les courses étranges et efficaces de Thomas Müller. J’avais envie de voir le comportement de l’attaque française en l’absence de Benzema et Valbuena, ses deux éléments phare, pour une pathétique histoire de sextape et de chantage, digne de Sexe, Mensonge et Vidéo (de Soderbergh, tiens). J’avais envie d’admirer nos jeunes, insouciants et si talentueux : Griezmann, dont les larmes contre ces mêmes Allemands avaient marqué les supporters il y a un an ; Varane et Pogba, 22 ans et déjà leaders à Madrid et Turin ; et les révélations Coman et Martial, symboles d’un marché du foot qui dépasse parfois l’entendement. J’avais envie d’assister au retour d’anciens bannis : Ben Harfa, Gignac, Lassana Diarra, preuve que la patience (aidée par le travail et le talent) est parfois récompensée.

Bref… J’en avais envie. Mais je n’en fis rien.

Nos jeunes enfants montrant des signes évidents de fatigue, la soirée se termina relativement tôt. Je pris mon téléphone afin de regarder le score, et lus que le Président François Hollande, présent au Stade de France, avait été évacué suite à des explosions aux abords du stade. Rien de plus. Rien d’alarmant. J’ouvris ensuite Facebook et Twitter. Des messages de mes contacts et amis parisiens commençaient à parler de fusillade, dans le quartier de République…

La suite, tout le monde la connaît. Des attaques, une prise d’otage, 130 morts, 300 blessés, des attentats revendiqués, la sidération, la peine, la colère, le deuil. Les larmes. Et les hommages.

Série B,  West Point et Wembley

L’hommage du monde du sport, notamment. Annulées dans la région parisienne, des rencontres sportives se sont déroulées, un peu partout en France et dans le monde. Des stades de Série B (deuxième division italienne de football) à la finale de la FedCup de tennis, des terrains de rugby du Sud-Ouest français à l’équipe de football américain de la prestigieuse école militaire de West Point, des manifestations de soutien à Paris et à la France ont eu lieu. L’Italie et l’Angleterre, nos rivaux sportifs traditionnels et historiques, ont multiplié les signes de soutien et de compassion. Mardi soir, l’hommage de Wembley a été poignant. Cette Marseillaise aux paroles guerrières parfois destinées à nos meilleurs ennemis anglais a revêtu un caractère unique.

Aujourd’hui, j’ai eu envie d’écrire. Au nom des Éditions Salto. Au fond, qu’est-ce qu’un salto ? Un saut. Une pirouette. Il symbolise le mouvement, le refus de l’immobilisme, le besoin de bouger, pour retomber sur ses pieds. Il symbolise la recherche du plaisir et de l’esthétique. Il symbolise aussi la prise de risque. Ce n’est d’ailleurs pas anodin qu’il soit également appelé « saut périlleux ».

Un salto, plaisir minuscule

Un salto est une figure aussi belle (s’il est bien exécuté bien sûr) qu’inutile. Peut-être est-elle belle parce qu’elle est inutile, futile. Mais non. Ce n’est pas futile. Le salto relève du domaine du jeu, de l’agréable, de l’indispensable donc. Il divertit. Il impressionne. Nous en avons besoin pour continuer à vivre. Pas de salto, mais de ces petits plaisirs qui, s’ils n’apparaissent pas comme indispensables, sont essentiels. Boire un verre en terrasse, aller à un concert ou à un match de foot.

Jonah Lomu et Ulysse

Les Éditions Salto continueront à éditer des livres (qui en doutait ?), à en lire, à parler de sport, à « faire » de la littérature. Nous continuerons à nous émerveiller devant les revers de Federer, à nous extasier à la lecture des vers d’Apollinaire, à nous souvenir des exploits du plus grand des rugbymen Jonah Lomu, qui nous a quittés cette semaine, à galoper sur le cheval de d’Artagnan, à nous indigner face à l’injustice d’une erreur arbitrale simplement humaine, à découvrir avec admiration l’ingéniosité d’un Ulysse, d’une Shéhérazade ou d’un Sherlock Holmes.

Les Éditions Salto continueront de faire vivre les envolées rugbystiques de Antonio Pereira et Des Bleus à la belle étoile, suivront les pérégrinations tennistiques et philosophiques de Thomas Roussot et de son Lob du destin, se plongeront dans le monde méconnu du basket universitaire américain de David Xoual avec Du lierre dans le bitume, tout en prenant le temps de parler foot dans Décalages avec leurs amis d’Écrire le sport et des Éditions Myths.

Parce que même si le saut est périlleux, nous finirons par retomber sur nos pieds.

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