Mathilde Denanot

Mathilde Premier Danseur

Diplômée en Droit et en communication, Mathilde Denanot est rédactrice et éditrice. Elle a contribué à différents guides de voyage et au développement de plusieurs sites internet. En marge de ses activités d’éditrice, elle écrit des chroniques judiciaires pour le site Épris de justicePremier danseur, simple sujet  est son premier roman.

 


Peux-tu nous raconter la genèse et l’écriture de Premier danseur, simple sujet ? Pourquoi ce titre d’ailleurs ?

En 2014, j’ai écrit un guide sur la Russie à Paris. J’ai accumulé pas mal de documentation. Ce qui m’intéressait avant toute chose était la littérature russe du 19ème, souvent indissociable du contexte politique de l’époque. Quand j’ai découvert Salto, j’y ai vu l’occasion d’inclure un troisième paramètre – le sport – dans une trame romanesque. Le titre oppose en réalité deux statuts : celui, assez prestigieux de « premier danseur », minoré par celui de « simple sujet », entendez, sujet du Tsar. Ce que veut le Tsar a force de loi. Et si sa volonté est de vous détruire, alors vous aurez beau être premier danseur… vous n’en resterez pas moins un simple sujet. Chaque personnage est asservi à un plus puissant que lui, jusqu’au Tsar lui-même, jouet des nihilistes.

Quel lien entretiens-tu avec la danse ? Et avec la Russie ?

J’ai pratiqué la danse pendant dix ans. À un niveau très moyen. Mais j’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour l’engagement, la détermination, l’élégance, enfin, des danseurs et danseuses. De minuscules plumes au corps d’acier. La légèreté et le plomb. J’entretiens avec la Russie une relation à distance. Je l’étudie avec minutie dans les livres, mais je n’y suis pas encore allée… J’aimerais faire un périple Saint-Pétersbourg, Moscou, Iekaterinbourg.


Quelles sont tes lectures de prédilection ? Des livres t’ont-ils inspiré pour Premier danseur, simple sujet ?

Je ne vais pas vous surprendre en citant des écrivains russes : Tourgueniev (Pères et fils), Gontcharov (Oblomov), Dostoïevski (Les frères Karamazov), Tolstoï (La sonate à Kreutzer) et un Français, d’origine russe : Henri Troyat, (La lumière des Justes). Mais j’aime aussi l’absurde de Melville (Bartleby), Flaubert (Bouvard et Pécuchet), Daninos (Les carnets du Major Thompson) ou Sagan (Les Faux-Fuyants). Peut-être que tous ces livres m’ont inspirée à la fois ! J’apprécie la cohabitation de personnages sublimes et grotesques, de grandes âmes et de petits esprits mesquins. Surtout, il me paraît important de chercher la laideur dans le sublime et réciproquement. Je suis pour les nuances. En littérature, le gris me charme plus que le noir et le blanc.

À ton avis, dans quelle mesure la danse enseignée par Madouline peut-elle être considérée comme une discipline sportive ?

Avant d’écrire mon livre, je me suis renseignée sur les pratiques de certains grands noms de la danse. Je sais par exemple que Diaghilev déambulait parmi les danseurs avec une canne, dans le but de les corriger. Madouline n’atteint pas cette violence, encore que. Mais il pousse ses danseurs jusqu’à la souffrance physique. À ses yeux, l’excellence est à ce prix.

L’image d’un danseur est faussée par le regard des autres. Là où le public voit de la facilité, il existe en réalité tout un monde de souffrances, de blessures, de discipline, de compétition. En cela la danse enseignée par Madouline est non seulement un sport, mais peut-être l’un des plus contraignants qu’il nous soit donné de voir !

Enfin… « littérature et sport », qu’en penses-tu ?

« Littérature et sport » résonne à première vue comme un oxymore. Peut-être a-t-on en tête qu’on vit le sport plus qu’on ne le lit, que l’émotion passe par le direct, l’immédiateté. Mais doit-on assister à un crime pour s’imprégner d’un polar, traverser un pont de singe pour ressentir le frisson de l’aventure ? Le rythme, l’émotion, le vertige peuvent être au contraire exacerbés par l’écrit. Je trouve novatrice et audacieuse l’idée de transformer le sport en matière littéraire. C’est une façon d’abolir les frontières. Ensuite il revient à l’auteur d’exploiter la dimension sportive comme il le souhaite. Dans mon livre, le sport fait office de simple toile de fond. Il est un prétexte qui m’offre la liberté d’évoquer bien d’autres sentiments, induits par la compétition. Le sport sacre un champion et abandonne un perdant sur le bord du chemin. À l’image de la vie. C’est cette analogie que je veux garder en mémoire avant  d’aller sonder les âmes des vainqueurs et des vaincus…