Arnaud Jamin

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Arnaud Jamin est né en 1977, il vit à Paris. Journaliste et programmateur d’émission radio, il collabore à L’œil du Tigre sur France Inter et écrit dans le magazine culturel en ligne Diacritik. « Le Caprice Hingis » est son premier roman.

Couv-Le caprice Hingis


Que représente Martina Hingis pour vous ?

Tout d’abord, Martina Hingis est bien sûr une joueuse surdouée restée quatre ans numéro un mondiale et qui détient toujours le record de la plus jeune vainqueur d’un tournoi du Grand Chelem de l’ère moderne. Il faut bien se rendre compte qu’elle a gagné l’Open d’Australie en 1997 à seulement 16 ans, 3 mois et 26 jours ! Voilà pour sa place majeure dans l’histoire du tennis féminin. Mais son palmarès n’a plus vraiment d’importance quand on se met à écrire parce que son aura va beaucoup plus loin : elle a pour moi les atours et les caractéristiques d’une déesse. C’est à dire d’une forme majestueuse à laquelle on peut se référer (elle peut inspirer de l’amour ou de la haine) et d’une entité qui peut effectuer des choses prodigieuses (des improvisations, des gestes de tennis). C’est certain, elle ne laisse pas indifférent. Elle intrigue toujours beaucoup de gens même si sa carrière est terminée. « Le caprice Hingis » est l’histoire de cette jeune femme qui échoue à gagner le tournoi de Roland Garros à 18 ans. C’est la vision détaillée d’une finale dans laquelle elle est tout entière, dans laquelle, si on la considère sous sa forme de divinité, elle apparaît au monde en pleine lumière. Elle échappe à toute classification tennistique pour se ranger dans ma tête du côté des dieux.

Cette finale vous avait-elle marqué à l’époque ? En gardez-vous un souvenir précis ?

Le 5 juin 1999, je vis à Toulouse chez mes grands-parents. J’ai 21 ans. Je parle tout le temps de Martina Hingis avec mes amis depuis que je l’ai vue jouer aux Petits As, cet excellent tournoi des futurs stars du tennis qui a lieu à Tarbes dans les Hautes-Pyrénées et qu’elle a emporté en 1991 et 1992. La finale de Roland Garros est un grand moment de complicité avec mon grand-père. Je vais bientôt quitter cette maison pour vivre seul mais tout est encore calme, le jardin lumineux derrière la grande baie vitrée, les immenses plantes grasses qui protègent des intrus… nous sommes concentrés et attentifs devant la télévision qui est l’objet le plus luxueux de la demeure. Tout se déroule bien puisqu’elle emporte le premier set. Je suis persuadé qu’elle va s’imposer. Mais il se passe ce que je décris dans le livre et mon corps est endolori par la défaite de la Suissesse. C’est un trou noir qui s’ouvre sur un point litigieux fameux alors qu’elle mène 2-0 dans le deuxième set. Hingis raconte quelques jours plus tard « Je ne me battais pas seulement contre Graf mais contre toute la foule, l’arbitre et les juges de lignes. » L’injustice me sautait aux yeux et je voulais être avec elle pour contester ce point annoncé faute alors qu’il est dans le terrain.

Ce livre, c’est sa défense et par extension, la défense d’un certain style de tennis où la force n’est pas l’essentiel.

Quelle a été la genèse du roman « Le Caprice Hingis » ?

Je lisais beaucoup Flaubert au moment où a percé l’idée de ce livre. Dans sa correspondance, il évoque le travail de préparation littéraire de manière prodigieuse. Il explique l’importance d’un plan dans un livre. Avec ce match de tennis et ce souvenir terrible, mon plan était déjà devant moi. Premier, deuxième et troisième set : il n’y avait plus qu’à écrire. Comme si j’avais secrètement gardé ma place près du but pour « la mettre au fond » quand l’occasion se présenterait. C’était le cas à ce moment-là : j’avais mon obsession (la défaite que je n’acceptais pas), le plan (3 sets donc) et le temps pour écrire. Il a été très facile de retrouver le déroulé du match sur Youtube et je l’ai suivi image par image en faisant éclore des mots dans leurs interstices. On peut considérer « Le caprice Hingis » comme un scénario à l’envers, issu d’une démarche de pur décryptage à partir d’un film. Mais des détails ont aussi émergé et ils avaient toute leur importance. Je raconte ainsi que l’anglaise Georgina Clark, superviseur du tournoi et qui intervient dans le match pour sanctionner Hingis sur ce fameux point décisif est en fait une amie de Graf l’adversaire. Mon éloge de la joueuse est une mise en scène littéraire tout autant qu’un argumentaire factuel issu d’une documentation précise. Le livre s’adresse autant aux spécialistes qu’aux néophytes. Je crois que son fil s’attrape facilement.

Jouez-vous au tennis ? Pratiquez-vous un sport ?

Je suis un piètre sportif ! Au football, quand j’étais jeune, je restais planté devant les buts en attendant une passe décisive et en appelant tous les joueurs dont je connaissais les surnoms et les techniques. J’aimais uniquement marquer un but sans travailler en équipe. Au tennis, je m’énerve vraiment très vite… une véritable plaie pour l’adversaire car je crie, j’abîme mon équipement, je conteste les points. J’adore les sorties furieuses du joueur australien Nick Kyrgios. Je dois avouer que son jet de raquette et ses coups de pieds dans les chaises, couplés à une auto-disqualification récemment au tournoi de Rome m’ont beaucoup plu. Je ne sais pas comment je vais pouvoir apprendre à jouer à ma fille qui a cinq ans dans ces conditions… Mais pour répondre à votre question sans faire l’apologie de la violence, j’aime nager. Nu dans la Méditerranée, c’est l’idéal. La natation calme tout. J’apprécie la piscine de Neuilly au soleil et je crois bien avoir trouvé le titre du livre avec sa rime sous l’eau en faisant des longueurs là-bas, autour de midi, au milieu de gens très vieux et très riches.

Vous êtes journaliste et vous travaillez pour l’émission l’Oeil du tigre sur France Inter : que vous inspire le rapport entre littérature et sport ? En quoi votre travail vous a-t-il aidé pour l’écriture de ce roman ?

Le sport n’est pas uniquement du sport, il est diffracté par l’Histoire et par l’Art. Le grand public commence à s’en apercevoir. C’est une bonne chose. J’ai la chance de pouvoir lire beaucoup d’ouvrages et de rencontrer beaucoup d’acteurs de l’histoire du sport. Certains livres et auteurs font oublier les ego surdimensionnés et les rapports de pouvoir qui cimentent la société et le monde du travail. Ils permettent de tenir le coup. Je pense au roman de Jean Hatzfeld « Deux mètres dix » (Gallimard collection blanche 2018). Si vous le lisez, vous pouvez vous retrouver sur Youtube à rechercher des images vintage de saut en hauteur, c’est fou. Il y a aussi le livre de Vincent Duluc « Kornelia » (Stock 2018) qui donne à penser la guerre froide de manière inouïe. Mais surtout, surtout, le livre capital de Thomas A. Ravier « Le scandale McEnroe » (Gallimard L’Infini 2006) où l’Américain devient une forme incandescente sur un court, une musique libre…

Quelle est la part fiction / réalité dans ce récit littéraire ?

Lacan dit quelque part que « La réalité a une structure de fiction ». En tant que bon lecteur et admirateur du maître de la psychanalyse à la française je fais peu de cas de ce genre d’opposition. Je ne sais pas ce qu’est la réalité et si par malheur elle existe alors je veux sciemment la confondre avec la fiction. La littérature est ce lieu où tout est permis par définition. Elle peut et doit s’attaquer à tous les sujets. C’était mon intention finalement et votre question est fondamentale : la fiction est réelle et la réalité est une histoire qui se laisse raconter. Il suffit juste de savoir observer, de faire confiance à ses sens, de trouver l’angle lumineux et la littérature s’infiltre même dans un match de tennis. Encore faut-il qu’il soit bon !

Avez-vous des lectures de prédilection ? Des auteurs ou des livres qui vous auraient marqué ou inspiré ?

Mon éditeur a consenti dès le début à une totale liberté sur la forme. Des citations scandent ainsi le récit, le score et le jeu. Elles pointent vers des références importantes, issues particulièrement de la lecture des stratèges militaires. Une rencontre de tennis, c’est un acte de guerre et la guerre a des lois et des auteurs sublimes : Clausewitz, les Anciens chinois… Quand vous écrivez un livre, que vous vous mettez dans la situation physique d’écrire, votre bibliothèque entière vibre. Je me suis donc aussi plu à imaginer Kafka dans un coin des tribunes, prenant des notes, et quand je relis ce passage du poème libre Génie dans les Illuminations de Rimbaud « Ô ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l’action. » ne s’applique-t-il pas parfaitement à Martina Hingis ?