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Comment ne pas parler de Umberto Eco ?

La nuit dernière, Umberto Eco est mort. Triste nouvelle pour la culture, qui perd un de ses plus prestigieux ambassadeurs. Et forcément, les hommages fleurissent sur le Net et dans les médias. Les Italiens pleurent un homme dont « le regard sur le monde nous manquera , et nous ne pouvons que leur donner raison. Auteur du célébrissime Le Nom de la Rose (1980), adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud, et du Pendule de Foucault (1990), Umberto Éco était également une figure incontournable du paysage intellectuel italien (et mondial) de ces cinquante dernières années. Il s’était intéressé au Moyen-Âge, à l’esthétique, à la littérature, à la réception d’une œuvre par les « spectateurs », à la linguistique, à la communication de masse. Tantôt mystique, tantôt humoristique, son œuvre est accessible au plus grand nombre. Et côté sport, alors ?  

Né dans le pays de Valentino Rossi, de Marco Pantani, et de Roberto Baggio, chaque personnalité dite publique doit, un jour ou l’autre se prononcer sur son rapport au sport. Umberto Eco l’avait fait, à plusieurs reprises, à propos du football.

Dans le chapitre « En appui. Comment parler du football ? » de notre livre Décalages, Ludovic Lestrelin nout dit ceci :

Toutefois, l’importante place occupée par un sport dans l’histoire et la culture d’un pays n’est pas toujours gage d’intérêt littéraire pour ce sujet. L’Italie a certes Pier Paolo Pasolini, un authentique passionné de football. Mais elle a aussi Umberto Eco qui, prenant le contre-pied de l’engouement massif de ses compatriotes pour le calcio, signe, en 1992, une nouvelle intitulée « Comment ne pas parler de foot ». Une résolution, peut-être, car Eco avait écrit sur le football avant cette date. Au sein d’un livre portant sur l’industrie du faux et des illusions, il consacre ainsi un article au « Mundial et ses fastes » dans lequel il fustige le « bavardage sportif » vu comme un « ersatz de discussion politique ». 

En 1987, il ajoute : « La société s’équilibre elle-même en encourageant des millions de personnes à parler sport. Pourvu qu’elles ne parlent pas d’autres choses, ce qui est très commode ». Originaire du Piémont, docteur en philosophie de l’université de Turin (la ville abrite deux clubs, la Juventus et le Torino), Eco s’inscrit ce faisant dans « une longue tradition philosophique [qui nous rappelle] que les activités ludiques ont pour fonction première de divertir de l’essentiel, non pas de l’exprimer, encore moins de le révéler ».

Comment ne pas parler de foot ?, donc. Et comme une provocation envers ses compatriotes fous de foot, Eco disait bien ne pas « haïr le foot. Bien au contraire, il se rendait parfois au stade, dans le but de se divertir. Il écrivait surtout « haïr les passionnés de foot ».

Et dans cette courte nouvelle, extraite du livre Comment voyager avec un saumon (1998), il décrit un dialogue de sourds entre lui, le lettré, et le chauffeur de taxi passionné de foot qui n’a que les prouesses de Vialli et de Van Basten à la bouche.

Mais non, il ne doit pas y avoir de dialogue de sourd entre le « sportif » et le « littéraire ». Un dialogue, oui. Un échange de point de vue, aussi.

Comme l’a si bien défendu l’auteur du Nom de la Rose, chaque individu a pourtant le droit d’avoir sa propre interprétation, sa propre vision d’une œuvre d’art. Le football est, parfois, une forme d’expression artistique. Et en Italie plus encore. L’Italie qui a vu naître certains des plus élégants défenseurs de l’histoire du foot (Baresi, Maldini, Nesta), l’Italie qui a donné au monde Andrea Pirlo. L’Italie qui a offert à la France et à Paris l’un des plus beaux joueurs actuels : Marco Verratti. L’Italie qui a engendré Roberto Baggio, dont l’homme de lettre Michael Farber a écrit : « Décrire Baggio comme un simple joueur de football, c’est dire que Mona Lisa est une peinture. Baggio est un créateur, un inventeur, l’interprète du plus grand art populaire du monde. »

Comment ne pas parler de foot ?, s’interrogeait Umberto Eco. On peut ne pas en parler, bien sûr. On peut en dire du mal, aussi. On peut mal en parler. Mais on peut aussi en parler avec élégance, simplicité, décalage, recul ou passion. On peut surtout en parler avec amour. Dans des livres par exemple. Et comme le titre d’un échange savoureux entre Jean-Claude Carrière et Umberto Eco :

N’espérez pas vous débarrasser des livres…

Et surtout pas de Salto !

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