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Rencontre avec Romain Lescurieux et Antonin Vabre, les auteurs de « Underdog »

ROMAIN LESCURIEUX & ANTONIN VABRE

Antonin Vabre & Romain Lescurieux, auteurs de Underdog

Imaginé dans une boîte de nuit de Londres, initié à la terrasse d’un café parisien au moment des attentats de novembre 2015 et finalisé dans un PMU normand, Underdog est le fruit d’une collaboration de trois ans entre deux amis. Romain Lescurieux et Antonin Vabre sont de jeunes journalistes. Passionnés par le football, les voyages et la culture alternative, ils sont les témoins d’une génération qui oscille entre espoir et désenchantement.


De leur rencontre à la conclusion, Romain Lescurieux et Antonin Vabre parlent d’eux, de leur projet, de foot, de musique,d’écriture, de puces de lit et de tatouages… Régalez-vous !


Antonin Vabre, Romain Lescurieux, première question : comment vous êtes-vous rencontrés ? Et comment vous est venu ce projet « Underdog » ?

Romain Lescurieux. : On s’est rencontrés il y a huit ans, en école de journalisme à Paris. Le jour de la rentrée, on a passé la soirée ensemble à boire des pintes. Antonin parlait du Brésil où il avait vécu et moi de Londres où j’avais passé un an, mais finalement assez peu de journalisme. Lescurieux, Vabre… À l’école, on s’est automatiquement retrouvés tous les deux dans le groupe B. On a fait des projets, souvent mauvais ou inachevés, comme quand on est partis à Bugarach, le 21 décembre 2012, pour la fin du monde. Un jour on a juré-craché de faire un projet jusqu’au bout. Un livre. Underdog.

Antonin Vabre. : On s’est connus en septembre 2011, je me souviens que le courant était passé dès le début, Romain avait une dégaine à avoir joué dans le film Le Péril jeune, une référence pour moi. C’en était une pour lui aussi. Quand j’ai fêté mes 30 piges à Londres en janvier 2015, on avait beaucoup parlé de cette ville où il avait vécu et où je bossais pour Canal+. Les Anglais, leur culture, leur mode de fonctionnement. En juin 2015, j’avais proposé à un autre ami d’écrire un bouquin à deux mais je n’avais aucune idée de l’histoire. Quand en septembre 2015, j’ai fini de bouquiner Dans la Dèche à Paris et à Londres de George Orwell, ça m’a semblé naturel de proposer à Romain qu’on écrive nous aussi l’histoire d’un immigré tiraillé entre ces deux capitales si proches et si lointaines.

Vous avez écrit ce roman à « quatre mains » : comment s’est passée l’écriture ?

R. : Nous étions à distance. On avait défini une trame au préalable. Chacun écrivait des parties, de passages ou carrément des chapitres, de son côté et les envoyait à l’autre qui faisait un retour sur l’écriture, le bon déroulement de l’histoire, le style, l’évolution des personnages. On s’appelait beaucoup, on s’envoyait beaucoup de messages et on se voyait de temps en temps. Un jour on a décidé de s’enfermer dans une baraque en Normandie pour le terminer, le lisser et le relire. On écrivait énormément, on sortait peu, on mangeait de la mortadelle et on regardait le JT de 13h de TF1. Après avoir terminé la dernière ligne, on a fêté ça au PMU avec les habitués du troquet. Après, on a dû couper le cordon et reprendre une vie « normale ».

A. : En fait, avant de commencer on avait toute la chair, le gras de l’histoire, il manquait juste un squelette. On s’est calés au bar où on allait en école de journalisme pour le tisser. On écrivait quasiment un chapitre chacun son tour. Ensuite, on s’appelait pas mal comme on était à distance. On adorait ce que l’autre écrivait. C’était important d’être flexible et d’accepter qu’on enlève une partie de ce que l’on avait écrit si cela ne plaisait pas à l’autre. Bon, c’était quand même très rare. Romain travaille dans un journal, il était parfois moins frais et dispo pour écrire en plus de son emploi. Je le poussais pas mal au cul. Parfois on bombardait sur l’écriture, d’autres on traînait. Il m’arrivait de m’impatienter. C’est lui qui a eu l’idée qu’on aille une semaine en décembre 2016 à Luc-sur-Mer pour finir le livre. C’était l’idéal pour finir ce projet à deux. On s’est enfermés pour écrire à fond. Ça caillait dehors, on a juste bouffé une fois dans un resto. On a calculé après que c’était celui où Dewaere, Moreau et Depardieu mangent dans Les Valseuses. La soirée au PMU, où nous avons écrit la conclusion, bouclait la boucle d’une histoire où le pub, le bistrot, les bars en général ont une place centrale.

On sent en tout cas du vécu dans « Underdog » ? Vous avez vous tous les deux vécu cette expérience d’expatriation, d’exil ? 

R. : Oui, je suis parti en 2009. Je suis resté un an, j’ai travaillé dans un restaurant puis dans une radio. C’était un peu hybride. Je n’avais pas du tout le luxe que l’on peut parfois associer à l’expatriation, ni le cadre d’un échange Erasmus. C’était plus ce que les Anglais et surtout les Scandinaves appellent « gap year ». Une année pour faire le point, comprendre ce que l’on veut faire et ce qu’on ne veut pas. Se connaître un peu finalement. Après, le personnage de notre roman reste une fiction et un mélange de beaucoup d’expériences de cette nature autour de nous.

A. : J’ai été pendant trois ans le correspondant pour Canal+ France sur le foot anglais. J’en ai mangé à foison. Même quand je ne taffais pas, j’allais au stade. Grâce à Canal, j’ai pu aller dans presque tous les stades de Premier League et à côté j’essayais de voir ceux des divisions inférieures. J’avais ma carte de membre à Crystal Palace, où j’emmenais tous ceux qui voulaient visiter Londres. Beaucoup de matches au pub aussi. C’est ce qui me manque le plus de l’Angleterre. Un bon double breakfast le matin au pub, aller au stade l’après-midi et regarder le match de fin d’après-midi dans un pub…

Après, on ne raconte pas notre vie, car il y a beaucoup d’histoires entendues, vues, lues, que l’on a mélangées, d’autres inventées.

Et l’épisode des puces de lit ? C’est du vécu ?

R. : Pour le coup, ce passage est très proche de ma réalité.

J’ai été victime d’un invasion à Londres dans une maison déjà touchée par la présence de cafards. Ils se planquaient dans les paquets de Kellogg’s. Mais les punaises de lit, ça rend fou, on se gratte comme un chien. Avec du recul, ça traumatise. J’ai fini par déménager. A mon retour en France, je pensais que cette histoire était derrière moi. Mais récemment je me suis retrouvé quelques mois dans un appart parisien infesté et hors de prix. Comme si Londres me rappelait. Quand le désinsectiseur est venu pour poser des fumigènes – dont un qu’il a pris dans l’oeil et alors qu’il venait de se faire larguer par sa copine – on s’est dit que la vie n’était pas facile tous les jours.

A. : De mon côté, j’ai eu les souris dans l’appartement, les renards qui faisaient les poubelles, mais pas de puce. Par contre, l’insalubrité de certains appartements que j’ai visités me rendaient dingues. Quand j’ai lu la Dèche d’Orwell, son épisode sur les puces de lit m’a rappelé l’histoire de Romain. Je me disais qu’avec le temps, l’hygiène s’était considérablement améliorée mais qu’il y avait encore des restes du passé.

Parlez-nous un peu du titre choisi : « Underdog »… 

R. : J’étais très content quand on l’a trouvé. Car il résumait plus que notre livre. L’Underdog c’est l’outsider, le type qui est donné perdant et qui arrive là où ne l’attend pas. Il n’a donc pas forcément les codes, la culture pour. Il peut être méprisé, instrumentalisé mais sa victoire est à lui. Ça fonctionne pour une équipe de foot, le sport en général et donc le personnage de notre roman. Mais ça concerne aussi d’autres domaines. Ça questionne la légitimité. Qui on est pour écrire un livre par exemple? On ne connaît personne dans le milieu, on ne lit pas des masses… C’est ce que je me suis dit au début. Mais je crois que le milieu assez élitiste de la littérature en France mérite de se faire « underdoguer ».

A. : Au départ c’était juste le titre d’un des chapitres. C’est un mot particulier qui est bourré de sens. Par opposition au « top-dog » dans les courses de lévriers, c’est le « tocard ». En misant peu on peut gagner gros, en foot mais aussi dans l’emploi. Certains diront que c’est une illusion, d’autres que c’est injuste, l’underdog croit en sa chance et tout le monde autour également. C’est de mon point de vue le socle du libéralisme.  Quand on cherchait le titre, on a relu tout le texte et arrivé à ce chapitre, ça a tilté pour nous deux ! Ce chapitre Underdog résume beaucoup de choses.

Vous avez pris le parti de ne pas nommer votre héros : pourquoi ? Cela a-t-il compliqué/facilité l’écriture ?

R. : Ce personnage est un mélange d’une multitude d’expériences et de facettes, qui appartiennent à ceux qui se reconnaîtront en lui et à une certaine génération sans doute. Un prénom aurait pu dénaturer ça je pense. Dans ce sens, la silhouette sans visage sur la couverture poursuit cette réflexion. Les lecteurs peuvent s’identifier. Ce personnage est sans nom, sans visage et seul. C’est un bel affront aux réseaux sociaux.

A. : Au départ notre personnage s’appelait Mickaël, Mika, un prénom lambda. Après on s’est dit qu’il fallait enlever le prénom pour rendre le héros plus universel. Qu’il devait pouvoir s’appeler Mickaël, Abdellah, Philémon… C’est un anonyme. Là-dessus, la photo de couverture trouvée par Romain correspondait exactement à ce que l’on voulait dire. Qui se trouve sous cette capuche? Un underdog.

Parlons foot, maintenant. Il est très présent dans le roman, en quoi le foot imprègne-t-il la société britannique ? En quoi est-ce différent, selon vous, de la France ou de l’Espagne par exemple ? 

A. : Le foot a une place prépondérante en Angleterre parce que le libéralisme a besoin de divertissement. Le foot comme la musique est une soupape, un exutoire. Il y a aussi l’aspect quasiment tribal, la puissance du club dans la représentation d’une communauté. Enfin, chaque supporter en mettant son maillot passe dans une autre dimension. Plus de distinction de classe, on est tous ensemble, une manière d’entretenir aussi une cohésion sociale. En France, on ne baigne pas du tout dans la même culture foot. Une telle passion ne se retrouve quasiment que chez les ultras, ce qui en pousse certains à croire que le foot leur appartient. Et en même temps, ce sont les seuls à l’instar des supporters anglais à aller voir leur club que ce soit face au premier comme au dernier du classement. Par contre, quand je vois en France les réactions des supporters quand leur club enchaîne une mauvaise série, comparé à ceux des clubs anglais, c’est le jour et la nuit. Je n’ai jamais vu une grève d’encouragement en Angleterre. Les joueurs peuvent perdre sur le terrain, ils chanteront, ils chantent pour leur club. Comme j’ai entendu là-bas : »on peut changer de maison, de job, de femme, de religion, mais pas de club. »

En Espagne, il y a d’ailleurs un côté presque religieux au football. Il y a une culture du jeu, de la pratique de ce sport très développé. Et surtout une pratique collective ! Mais les Espagnols comme les Anglais m’ont déjà fait la remarque que si leurs concitoyens s’intéressaient autant à la politique qu’au foot, les choses changeraient vite. Là-dessus ils sont admiratifs des Français.

Quelle place le foot occupe-t-il dans vos vies respectives ? 

R. : Moi, il occupe une place prépondérante… tous les quatre ans à la Coupe du Monde. Notamment quand la France gagne. Je suis un footix je crois. En revanche, j’aime beaucoup les à-côtés du football. Les tribunes, les supporters, les rivalités, la passion, la notion sociale presque tribale et comment un club va faire vivre et régir les codes d’une ville, d’un quartier. En Angleterre, j’aime aussi beaucoup le lien entre le rock et le foot. Quand je vois les frères Gallagher fans de Man City ou les Arctic Monkeys à bloc derrière Sheffield Wednesday ou The Cure avec Queen Park Rangers, tout comme Pete Doherty, ça fait vibrer. Quand en 2018, les Anglais ressortent la chanson Three Lions de The Lightning Seeds pour la Coupe du Monde, ça a une autre gueule que les trucs de Hanouna et Vegedream. 

A. : En grandissant il perd un peu la place capitale qu’il avait. J’étais complètement mordu, des potes disaient que j’étais un peu autiste à me faire réciter les résultats de coupe d’Europe des années 90. Aujourd’hui, c’est un travail, je bosse pour Canal+ Afrique sur le foot espagnol, et les joueurs africains ont des histoires de vie très souvent dingues ! Et leur communication est bien moins formatée, donc plus intéressante. Par contre, je me rends compte chaque fois que j’y joue du bonheur de le pratiquer. C’est un sport fabuleux pour le lien qu’il peut créer entre des inconnus comme entre des amis de très longue date. Par contre, sa marchandisation et l’individualisation dans le traitement de ce sport collectif me gavent de plus en plus. Enfin, j’aimerais qu’on dédramatise les enjeux, même si tout cela est lié justement à sa marchandisation. Entendre « on va à la guerre » pour un match, je trouve que c’est bidon. À la guerre il n’y a que des perdants. Le foot doit rester un moyen, pas une fin. 

Orwell et sa Dèche vous ont inspirés : avez-vous, chacun, d’autres écrivains ou lectures de prédilection ? 

R. : Je lis de plus en plus. Mais je n’ai pas toujours eu ce réflexe. Après, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire Hemingway, Hunter S. Thompson. Et aussi Virginie Despentes pour ses livres, sa philosophie, ses valeurs et ses combats. 

A. : L’Hommage à la Catalogne d’Orwell est un bijou pour qui aime Barcelone et s’intéresse à la Guerre civile. J’aime beaucoup aussi Paulo Coelho, une écriture simple et qui fait voyager. Je lis par période, un peu de tout. J’ai écrit avec un autre ami un bouquin qui sort en février, eaux troubles, tourné entre roman réaliste et thriller, j’aime beaucoup les polars et thrillers bien tournés. Là je vais aller à la voile des Sables d’Olonne à Tahiti, on a un paquet de livres à bord, le top ! Quand je pense que je détestais lire quand j’étais petit… Ma mère a su m’intéresser à la lecture en m’abonnant à des revues de foot. Elle a réussi son pari.

Pourquoi avoir choisir d’écrire Underdog sous cette forme de chronique presque journalistique ? 

R. : Il y a eu une forme de travail journalistique. On s’est intéressés de près à des sujets d’actualité comme le Brexit. Il y aussi eu un travail de terrain, d’aller dans des stades etc. Mais on ne voulait pas non plus que ça ressemble à un long article. La forme de chronique est tombée sous le sens, pour écrire un roman, de la pure fiction mais quand même au plus près du terrain.

A. : Je pense que c’est aussi là que l’on voit l’inspiration qu’a pu être le bouquin d’Orwell. Des chapitres courts, dynamiques, des scènes de vie du quotidien, délimitées dans le temps. Relié à une actualité dans le cas d’Underdog.

Enfin, lâchez vous. Voulez-vous rajouter quelque chose ? Quelque chose qui devrait vraiment donner envie de lire votre roman ? 

R. : Merci à toutes celles et tous ceux qui ont cru à ce projet. Un grand merci aux éditions Salto. J’avais dit à Antonin que je me ferais tatouer si notre livre était publié un jour. Je ne l’ai pas fait, donc achetez, lisez-le, si on dépasse la barre des 1000 ventes, je le fais. Et surtout, on va en écrire d’autres. Seul, à deux ou à encore plus.

A. : Ce bouquin, c’est brut. Des scènes de vie sans filtre, prenantes, hilarantes aussi parce que les Anglais sont très hauts en couleur ! Par contre je ne fais pas de pari sur des tatouages. En 2014 j’avais dit que si Liverpool gagnait le titre, je me tatouais leur écusson. Ils n’ont pas été champions et sur le coup j’étais dégoûté. Aujourd’hui je me demande si je ne le regretterais pas…

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